mercredi 28 septembre 2016

Y'a des industrie(l)s qui se portent mieux que d'autres

Petit tour industriel de l'actualité.

Alstom
Gros pataquès dans ce secteur. Le PDG est auditionné à l'Assemblée nationale, pendant que le gouvernement cherche des occupations à l'usine de Belfort, sans pouvoir trop influencer la SNCF ni les marchés publics, coincé qu'il est entre résoudre ce problème et en créer d'autres. Le temps où on faisait entrer une tôle dans l'usine et où il en sortait une locomotive es semble-t-il révolu. Mais ni Chevènement, ni Montebourg, ni Macron ne sont là pour désembourber le gouvernement. On attend donc une annonce gouvernementale pour savoir si cette usine peut continuer. Un paradoxe ? Non, pas dans dans ce secteur industriel lourd et lourdement encadré par l'Etat. Les manifs d'hier pour protester contre cette situation ont été très suivies, bien au-delà des 400 personnels concernés.

La SNCF
Justement, la SNCF, mais SNCF Réseau, ceux qui gèrent les infrastructures. Sur un autre front, notre compagnie nationale est menacée d'un redressement fiscal car le fisc, toujours à la recherche de cash, veut requalifier des aides de l'Etat en subvention déguisée, alors qu'il s'agit du remboursement par l'Etat au lieu des collectivités territoriales des péages. Les péages sont ces droits à payer par la SNCF entre autres pour passer sur les rails et infrastructures gérées par cette société (comme pour une autoroute). Cela ne change rien a priori, sauf que c'est imposable autrement et que sans faire de l'évasion fiscale, l'ardoise risque donc de grimper. Une manière très française de ponctionner un peu plus sur des flux d'argent, payés par l'Etat. Un beau sujet pour étudiant à l'ENA, non ? (S'il arrive à faire le trajet Paris-Strasbourg).

Les industriels de la bière
Les actionnaires des deux géants de la bière ont donné leur accord pour leur fusion (le rachat de l'un par l'autre) pour créer un super-géant qui on espère ne se transformera pas en Nova explosive. Le siège sera à Louvain (Leuven pour les intimes), en belgique flamande, mais si près des wallons... Un certain nombre de vos (mes) marques favorites de bières vont se retrouver dans le même gosier giron, sauf certaines qui ont dû être revendues, notamment au mini-géant japonais Asahi, bien connu de ceux qui fréquentent les restaurants japonais. Un industrie où ça va bien. La bière se vend bien un peu partout, surtout sur les marchés en développement (commercial ?) comme l'Afrique.

Samsung
En photo, même ! (prise avec un iPhone, merci, Apple va bien - pour le moment).
Samsung va très mal, depuis le retrait obligé de son produit phare, le Galaxy Note7 suite à de nombreux problèmes de batteries qui prennent feu. C'est un problème de conception qui a été reconnu par Samsung, un accident industriel comme on dit pour ne pas dire une grosse connerie.
A Paris, place de l'Opéra, il y a une grosse pub, sur le modèle de celles qui ornent les immeubles en travaux. Cette photo a été prise lors de l'installation de la bannière, mais on dirait bien qu'elle était prémonitoire, non ? Un produit qui se casse la gueule avant même son lancement. Pour mémoire le produit est en cours d'échange partout et son lancement a été retardé, comme en France et même en Corée du Sud, son pays natal. Une industrie de ce type marche beaucoup par le marketing. Ici, le bad buzz est terrifiant : toutes les hôtesses demandent aux passagers des avions de ne pas charger/allumer leur Samsung pendant les vols, par exemple. Si ça n'est pas de la mauvaise publicité, ça...


Blackberry
Le roi déchu du téléphone d'entreprise a annoncé aujourd'hui qu'il arrêtait de fabriquer des téléphones lui-même. Il sous-traitera en Chine à Taiwan en Corée du Sud en Indonésie, et restera dans le logiciel seulement. Une nouvelle marche dans la chute inexorable des "vieux" leaders d'un marché qui a profondément changé. Une industrie pourtant porteuse, mais où les regroupements sont là aussi inéluctables.



mardi 27 septembre 2016

On a les débats qu'on mérite

C'est la saison des débats (pas amoureux mais politiques) en ce début d'automne.

Aux USA, le premier débat (parmi trois) a opposé cette nuit Trump et Clinton. Une scénographie préparée à l'américaine, opposant une Hillary tout en rouge et hilare (sans jeu de mot) à un Donald moins agressif que prévu (car bien briefé par ses conseillers) mais qui a perdu plusieurs fois son calme. Clinton a semble-t-il gagné ce premier débat en forme un contre un. Le suivant aura un autre format puisque c'est le public qui posera des questions et que les talents d'orateur charismatique de Trump ressortiront. Pour le coup, leurs programmes politiques sont très différents, ainsi que leurs personnalités.

Il y a des enjeux majeurs dans cette élection, y compris pour nous dans notre vie quotidienne. C'est comme ça, qu'on l'aime ou pas. Mais la manière dont les américains savent organiser ce genre de rencontre est quand même très remarquable. Finalement, ce n'est ni les programmes, ni les personnalités qui s'opposent, mais les images des deux acteurs renvoyées par le média ultra-puissant. Entre les codes couleurs, les détails subliminaux réglés au millimètre et les jeux de mimiques, on est devant une scène de commedia dell'arte très professionnelle. Il faut dire aussi que la bipolarisation voulue et même forcée a le mérite de supprimer le fond pour ne garder que la forme, ou même l'ombre de la forme, comme dirait Platon devant sa caverne.


A propos de la maîtrise des médias par les américains dans le marketing politique, juste un petit commentaire sur cette photo qui a largement circulé lors d'un meeting d'Hillary


A part le fait qu'Hillary est en bleu sur ce coup, beaucoup on essayé d'analyser cette photo comme une "tendance" de notre société moderne à se regarder plutôt le nombril (et le selfie) que le reste du monde et les autres humains. Il est vrai que la photo est drôle et surprenante. C'est en fait une mise en scène du service de presse de la candidate démocrate pour une pose fait exprès, afin de faire le buzz. Ca a bien marché ;) Ce qui prouve que les manipulations sont de plus en plus efficaces et que l'Internet est une moyen terriblement efficace d'amplifier n'importe quoi. La photo a toujours été un moyen de montrer la réalité du photographe et de manipuler le regard du lecteur. Celle-ci en est un bon exemple, comme celle-du dessus d'ailleurs, sauf que cette fois c'est moi qui vous manipule en ayant choisi cette photo du débat plutôt qu'une autre moins goguenarde.

En France, ce soir (18h) a lieu le premier débat entre les quatre candidats à la primaire écolo (2 euros pour avoir le droit de voter) sur une très grande chaîne télé (La Chaine parlementaire) à la mesure des intentions de vote, bien en-dessous pour l'heure des 5% nécessaires pour se faire rembourser. Comme en plus EELV n'a plus un rond, ça va être difficile. Mais le candidat élu pour se présenter (second débat le 6 octobre) sera en bonne place pour négocier un poste de ministre, puisque c'est la seule chose qu'ils peuvent espérer. Il est loin le temps des écolos flamboyants qui pesaient dans les élections. On dirait que leurs courbes de popularité et d'influence sont inversement proportionnelles à celle du réchauffement climatique et de la pollution.

Ce débat va donc opposer
- une star(lette) de la politique écolo, ancienne ministre et surtout opposante à tout maintenant qui a petit à petit perdu pas mal de ses soutiens internes à la mouvance écolo, dont certains ont rejoint la "gauche de gouvernement", mais qui reste globalement l'une des plus connues et des plus expérimentées dans ce job.
- le chef actuel qui a été nommé ici pour ne pas gêner mais qui prône justement le changement raisonnable dans un parti qui est en fait une flottille de tendances pas toujours compatibles. Le fait qu'il ose se présenter est un bon signe, en fait.
- et deux nouvelles venues inconnues en-dehors de ceux qui sont des fins connaisseurs des écolos, ou qui connaissent la liste des députés européens, aux deux extrêmes du spectre des âges et des profils, à découvrir dans l'article de Libé cité plus haut par exemple.
Les observateurs nous disent qu'en fait leurs lignes politiques sont très similaires, sauf dans certains détails, et que la différence sera plus dans leur personnalité. Etrange, non ? Le principe des primaires est aussi de trancher sur des lignes politiques, non ? Pas seulement sur des individus. A moins qu'on n'élise un président uniquement sur sa belle gueule et son comportement dans les débats ?
MàJ : Le Monde résume le débat et les faibles variantes entre les quatre candidats. 


A propos, et sans aucun rapport évidemment, les 7 finalistes de la primaire de la droite (et du centre) se sont mis d'accord pour le premier débat télé qui aura lieu le 13 octobre. Attention, on parle de TF1 ici, quand même, c'est autre chose, et de prime time. A l'époque de ces négociations, ils croyaient encore être huit. On imagine un débat posé entre gens urbains. Ou alors un pugilat d'affrontement indépendamment des règles ? Ah non, ça c'est pour le second tour de la primaire...

Tous ces débats mis en scène ne remplacent pas les débats de fond ou permanents qui pourraient agiter notre société dans une autre forme de démocratie. En personnifiant des tendances et en agissant comme des marionnettes, en mettant en avant plus leurs personnalités et leurs comportements que leurs discours, les politiciens ne cherchent pas à ce que les gens s'approprient leurs discours. C'est même le meilleur moyen pour donner l'illusion du débat alors qu'il n'y en a pas comme si le message subliminal était : laissez-nous débattre et travailler entre pros, votez pour moi et tout ira bien... Pas le meilleur moyen pour motiver des citoyens ou des électeurs, non ?

Finalement, François, qui ne débat avec personne sauf lui-même, a au moins le mérite de ne pas tomber dans ce piège (pour le moment,  bien sûr...)

lundi 26 septembre 2016

Attention piétons

Le Conseil de Paris a approuvé ce jour la piétonisation des berges de la Seine sur la rive droite. Une délibération attendue depuis longtemps et qui signe le début politique officiel du processus pour lancer le projet.


Après le dimanche sans voitures d'hier, certains parisiens ont pu constater combien Paris était agréable sans presque aucune voiture. Il y avait les taxis et quelques véhicules d'urgence par-ci par-là, mais dans l'ensemble peu de connards en infraction. Il faut dire qu'il y avait des barrages entourant une large zone au centre de la capitale. On a quand même pu voir des voitures banales qui avaient réussi à se glisser entre les mailles du filet ou parce que leurs conducteurs les avaient laissé là pendant la nuit. On a vu des fous (comme d'hab) à toute vitesse dans les rues désertes, sans aucun respect pour les 20 km/h et pas mal de scooters et autres motos qui en ont profité. Mais on a surtout vu des piétons, des vélos, des trottinettes et autres objets électriques étranges.

En 2015
En 2016. Plus grand, non ?

Et on a entendu le silence, comme un dimanche du 15 août. on ne sait pas encore si on a mieux respiré, AirParif nous le dira (peut-être).

Alors, c'est quand même paradoxal. Tout le monde trouve cette expérimentation sympa et utile, mais plein de gens s'opposent au "moins de voitures" de la Marie de Paris, comme si la voiture était inévitable et une fatalité. Les experts savent bien que c'est seulement sous la contrainte que les automobilistes changent de comportement. Pour qu'ils abandonnent leur voiture, il faut même de très fortes contraintes réglementaires, financières ou simplement physiques. L'automobile génère toujours une part immense d'irresponsabilité et d'égoïsme individuel, mais à certains moments on se demande pourquoi c'est comme ça.

Le coeur des transports est à Paris, une vieille tradition royale depuis les routes des postes. Le Grand Paris, qui est censé aider à se déplacer sans passer par Paris est encore bien petit. Et les autoroutes urbaines convergent presque toutes vers Paris, ou le traversent même, comme les voies sur berge. Lorsqu'il y a des embouteillages sur les rocades parisiennes, c'est souvent quand elles croisent des radiales qui convergent vers Paris. Quant à la Seine elle-même n'en parlons pas puisqu'elle n'apparait pas vraiment comme une partie de Paris, sauf pour les amoureux et les poètes qui sont, heureusement, nombreux.

Alors quand Paris décide de diminuer la place de la voiture, toutes sortes d'ennemis se déclarent :
- les ennemis politiques de la maire de Paris, comme la Région ou certaines communes périphériques qui protestent de toutes façons contre le poids de Paris, par nature et par habitude.
- les ennemis de banlieue qui refusent que les voitures restent ou passent chez eux. C'est tellement mieux chez le voisin, non ?
- idem pour les arrondissements calmes de Paris qui refusent de devenir agités
- les professionnels de toutes sortes qui ont investit la voie publique pour leurs activités, comme des stocks ambulants, des bureaux et ateliers volants et des livraisons à toute heure
- les riches qui n'aiment pas qu'on leur donne des contraintes. A titre indicatif j'ai une collègue qui a une moto et une voiture (selon les jours) mais qui a choisi sa voiture avec une plaque paire parce que sa moto était impaire et qu'elle veut pouvoir rouler même en cas de circulation alternée. Elle habite et travaille à Paris et a choisi naturellement un crossover, puisque Paris est une jungle. Un comportement pas si rare que cela.

La piétonnisation des voies sur berge, sur la rive droite, prend la suite de celles de la rive gauche. Très vite d'ailleurs les protestations contre cette première piétonnisation se sont éteintes. Gageons qu'il en sera de même à droite (façon de parler). Car le plan de la Mairie est simple : pour rendre de la qualité de vie à Paris et aux parisiens, il faut piétonnier et diminuer la voiture. Cela implique de développer les transports alternatifs et en commun et de coincer les automobilistes pour les décourager le plus possible.

En ce sens, les retards provoqués par ces aménagements sont malheureusement trop faibles pour décourager vraiment les mordus de la houature. On ne parle que de quelques minutes de plus pour un trajet traversant par les berges "hautes" ou le Boulevard Saint-Germain. Seulement... Et en plus ce n'est que le début. Habituellement ces retards diminuent avec le temps. La Mairie doit donc amplifier son mouvement. Et rapidement.

L'usage rationnel de la voiture est un bel oxymore. Le comportement rationnel de l'automobiliste aussi d'ailleurs, même et surtout quand il n'a pas de voiture...

Hommage donc à Georges Pompidou, le chantre de la voiture à Paris, dans un autre siècle. Ceux qui se souviennent des Mange-Bitume de Lob et Bielsa en 1972 sauront de quoi je parle. Nostalgie, quand tu nous tiens... lâche-nous tout se suite s'il te plait !



dimanche 25 septembre 2016

Du temps de cerveau pour... une nouvelle mer

Columus décida ce matin-là de virer à bâbord. C’était son droit, c’était même son devoir de prendre ce genre de décision. En tant que pilote de la Navité7 il était le seul à bord à pouvoir décider de changer la trajectoire. Le seul habilité parmi les dizaines de milliers de personnes qui naviguaient et qui habitaient en permanence sur Navité7. Même le capitaine n’avait pas son mot à dire, il se contentait juste de vérifier que les manoeuvres se passaient bien et que les trajectoires droites étaient effectivement droites.

La plupart du temps, Columus passait ses journées à ne rien faire à l’étage des officiers, entre piscines, bars et salles de gymnastique. Surtout les bars. Il était rarement seul, car son poste était l’un des plus prestigieux et attirait beaucoup de passagères. Il était même obligé d’avoir un assistant juste pour organiser ses rendez-vous galants. Il savait bien que celui-ci en profitait aussi de son côté, avec le prestige qui rejaillissait sur lui, mais cela lui était égal. C’était lui le pilote.

Chaque jour, à midi au soleil, Columus entrait sur la passerelle, regardait les cartes et les rapports des vigies, et décidait ce qu’il fallait faire : rester sur la même route, tourner à tribord ou bâbord de tant de degrés. Cela ne lui prenait que trois minutes par jour au maximum. Quelques spectateurs (et spectatrices soigneusement sélectionnées) assistaient de temps à temps à ce moment important de la vie de Navité7. Tout le monde restait silencieux pendant ces courts instants, même - et surtout - le capitaine. Puis, dès que Columus quittait la passerelle, le capitaine se lançait dans une frénésie d'explications et d'instructions, même lorsque que la route n'avait pas changé. Car il fallait tout prévoir pendant un jour jusqu'au lendemain midi. Columus en effet, ne s'occupait jamais de ce qu'il y avait devant (ou derrière) comme tous les autres pilotes des Navités. 

Il faut dire que la planète était très grande et ne comportait que peu d'obstacles. Il y avait aussi très peu de Navités et donc jamais d'accident. Les routes étaient donc dégagées pour les Navités. La plupart du temps. Mais pas toujours évidemment. Finalement, c'était cette petite incertitude qui les motivait, qui les maintenait même en vie. La vie était courte pour les humains sur la planète. Quelques dizaines d'années au maximum, sauf quand on avait la chance de naître sur une Navité dotée d'un très bon pilote. Un pilote qui savait vous diriger vers les bons filons et vous y maintenir.

Columus était un pilote remarquable. Il avait commencé sa carrière en passant les tests à l'école élémentaire, comme tous les apprentis pilotes, et avait été promu lorsque le vieux pilote d'avant avait été jeté dans la mer, après avoir amené la Navité au bord du drame. Cette année-là, la Navité avait perdu la moitié de sa population, les plus âgés naturellement, les plus fragiles et les plus usés par l'absence de Vie. Le pilote d'alors n'avait pas su virer à temps, où il avait viré dans une mauvaise direction et la Navité avait quitté le filon de Vie. Il avait fallu moins d'une semaine pour que les premiers effets se fassent sentir et deux semaines pour atteindre un niveau insoutenable. Le capitaine, c'était son privilège avait alors décidé de se débarrasser de son pilote et Columus avait pris les rênes à l'âge de sept ans. Il avait remis la Navité sur une bonne trajectoire en deux jours. Trop tard pour les morts, mais juste à temps pour éviter la fin de la Navité. 

Cela faisait plus de cinquante ans que Columus pilotait et il n'avait jamais connu d'incident grave. Le journal du capitaine recensait tous les incidents et il était presque vide depuis la prise de fonction de Columus. Il y avait bien eu cette fois où un immense canyon de sable avait surgi devant eux et où Columus avait maintenu la trajectoire comme si de rien n'était. La Navité avait dangereusement penché pendant des semaines, puis tout était redevenu normal. Et cette fois où ils avaient aperçu au loin une autre Navité, la 52, mais Columus avait eu un soupir en les regardant. Il avait juste dit qu'ils allaient à la catastrophe avec leur cap mais n'avait rien ajouté.

Le capitaine était plus vieux que Columus. Il se souvenait de ce gamin brillant qui ressentait la Vie comme personne. Il savait que plus tard les autres capitaines, ses successeurs, se rappelleraient son mandat avec admiration. Jamais, dans aucun journal de bord stocké dans la bibliothèque du capitaine, un mandat de pilote n'avait été aussi long. Et donc un mandat de capitaine. Le capitaine subodorait même que c'était le mandat le plus long de toutes les Navités. Il n'avait aucun moyen de le savoir évidemment, car il n'existait aucune communication possible entre Navités même quand elles étaient au plus près, mais il le ressentait profondément.

Lorsque le capitaine regardait le tracé suivi par Columus il ne le comprenait pas. Il semblait erratique avec de longues lignes droites ou courbes entrecoupées de changements secs de cap à des moments imprévisibles. La carte de la planète était encore très incomplète. Depuis le départ de cette Navité, presque mille ans auparavant, la grande carte qui recensait toutes les routes suivies n'avait couvert qu'un pour cent de la planète, d'après ses calculs. Il était impossible de savoir ce qui existait en-dehors des zones explorées. Les autres Navités disposaient aussi de grandes cartes et le capitaine rêvait comme tous les autres capitaines de les confronter pour en faire une très grande carte qui couvrirait au moins la moitié de la planète, voire plus. Mais ce n'était qu'un rêve. Jamais sa Navité n'en avait approché une autre. Une seule fois en avaient-ils croisé une autre à moins de deux kilomètres, il y avait de cela trois cents ans. Cela leur avait permis d'observer les chenilles et d'en tirer des leçons. C'était une Navité plus récente que la leur et ses chenilles étaient plus évoluées. Elle semblaient mieux accrocher le sable et écraser les rochers que les leurs. Ses prédécesseurs avaient donc pu effectuer des travaux d'amélioration sur les chenilles. Une bonne chose puisqu'ils avaient pu ainsi aller plus vite et engranger plus de Vie au cœur des filons qui traversaient la planète et ses mers de sable dans un enchevêtrement invisible. Invisible pour tous, sauf pour les pilotes. Le journal du Capitaine d'alors racontait cet épisode important de leur navigation, en insistant sur les angoisses de tous quand il avait fallu stopper la Navité pendant deux jours pour la partie cruciale des travaux. Deux jours sans bouger ? Le capitaine en avait eu des frissons et en faisait encore des cauchemars. Une Navité immobile était une Navité bientôt morte. Les filons de Vie n'étaient accessibles que lorsqu'on se déplaçait, et plus vite on se déplaçait plus intenses ils étaient. L'immobilité transformait la vie en mort certaine pour les humains de la Navité, plus vite que le simple écart par rapport à une route optimale. La Vie était partout sous le sable de la planète. Plus forte dans les filons, mais existant quand même presque partout. Si on bougeait. Car si on restait immobile... Le capitaine arrêta d'y penser. C'était trop horrible.

D'ailleurs il était presque midi et le capitaine s'ébroua. Columus allait bientôt arriver et tout devait être prêt, des spectateurs (et spectatrices) aux techniciens en cas de manœuvre. Le capitaine regarda une dernière fois les rapports de ses vigies. Le sable était beau des lieues à la ronde et aucun relief dangereux n'était visible, sauf cette dune banale au loin à bâbord devant qui cachait l'horizon de ce côté. Un jour calme donc.

Columus entra sur la passerelle et tout le monde se figea. Il sourit au capitaine - cela faisait tellement longtemps qu'ils se connaissaient... Puis Columbus dit "Bâbord 30 degrés" et ressortit aussitôt. Le capitaine haussa les sourcils. Columus était resté moins de trente secondes et n'avait regardé aucun document. De plus, il sut tout de suite que cette nouvelle route l'emmenait directement au centre de la dune. Le capitaine reprit ses esprits. Il avait fort à faire et ce n'était pas le moment de divaguer. Il noterait le fait dans son journal, c'est tout. Columus avait forcément raison.

D'ailleurs, les jours suivants, Columus ne changea rien à la trajectoire. Tout se passait bien à bord. Columus avait trouvé un nouveau filon. Aucune inquiétude donc. Mais le capitaine ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'il y avait de l'autre côté de la dune. Et si c'était un danger ?

Le capitaine essaya bien de demander à Columus s'il était prudent de grimper une dune immense sans savoir ce qu'il y avait derrière, mais Columus ne lui répondit que par des sourires confiants. 

Lorsque la Navité approcha du sommet de la dune, le capitaine devint très nerveux. Il voulut que les vigies lui fassent un rapport à chaque heure, même si cela ne servait à rien, puisque le cap n'était modifié qu'une fois par jour à midi, de toute tradition. Ce jour-là, Columus arriva sur la passerelle à midi pile. Le capitaine estimait que la Navité arriverait en haut dans trois heures. La décision de Columus allait donc être importante, et le capitaine devait être prêt à tout. Columus regarda soigneusement les cartes et les rapports. Puis il demanda au capitaine, pour la première fois de sa vie, combien de temps il fallait pour tourner à angle droit. Le capitaine en resta sans voix. Jamais, de mémoire de capitaine, les pilotes ne posaient ce genre de question. Il se tourna vers son chef mécanicien et discuta quelques minutes avec lui. "Une heure exactement" répondit-il au pilote. 

Alors Columus s'assit dans son siège réservé et attendit, sans rien dire. Le capitaine, les techniciens et les spectateurs (surtout les spectatrices) regardèrent Columus les yeux pleins de surprise. Personne n'osait bouger, comme à chaque fois que le pilote était sur la passerelle. Le capitaine eut un frisson. Était-il en train de perdre son pilote, après toutes ces années ? Était-ce un signe de perte du filon ? En tous cas, il eut le sentiment, comme tous les autres présents sur la passerelle de vivre un moment historique. 

Columus ne bougea pas pendant presque deux heures. Puis il se leva d'un coup. Le capitaine sortit brutalement de sa torpeur. Columus dit " Bâbord 90 degrés, puis un degré à tribord par jour, à cette même heure. Adieu" et il sortit de la passerelle en coup de vent.

Le capitaine, donna les instructions nécessaires, porté par la force de l'habitude. Puis il comprit que quelque chose d'inédit venait de se passer. Le pilote était resté deux heures sur la passerelle, avait donné des instructions pour plusieurs jours, et avait dit adieu. Trois événements jamais vus de mémoire de capitaine.

Dès qu'il pût, le capitaine sortit de la passerelle et se dirigea vers la plus haute des vigies. D'ici il aurait une vue imprenable. Et il pourrait peut-être apercevoir le pilote qui aimait souvent s'allonger près de sa piscine privée à cette heure. Mais Columus n'était pas là. Le capitaine regarda l'arrière de la Navité avec satisfaction, on voyait clairement la trace des chenilles dans le sable, dans un bel arrondi. Comme prévu, le virage à bâbord serait terminé juste à temps. Il tremblait d'anticipation en attendant de voir ce qu'il y avait devant eux de l'autre côté de la dune, ou plutôt à tribord bientôt désormais.

Tout se produisit en même temps. La Navité7 termina sa courbe et reprit sa trajectoire rectiligne, et l'autre côté de la dune apparut. Elle continuait à l'infini à droite et à gauche, comme le bord d'un cratère immense. Ils étaient maintenant exactement sur le rebord et pouvaient voir des deux côtés. Celui qu'ils venait de gravir était sableux et en pente douce, l'autre était abrupt et plein de rochers. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que un degré était la courbure exacte du cratère. Il leur faudrait un an pour en faire le tour si telle était la route que le pilote souhaitait.

C'est à ce moment que le capitaine repensa à Columus. Où était-il ? Il devait lui parler. Que voulait-il dire par un degré chaque jour ? Devraient-ils rester longtemps sur cette crête ? Le capitaine regarda encore à tribord. La descente, si jamais descente il devait y avoir un jour, serait catastrophique. Il pensait même que la Navité pourrait ne pas y résister. Leur seule route possible semblait être de continuer sur la crête, comme l'avait demandé le pilote, ou de redescendre du bon côté de la dune.

Le capitaine courut vers l'arrière de la Navité, sa chère Navité7. Vers l'endroit où l'on jetait les pilotes dans la mer de sable, à la poupe. Il avait du mal à courir, vu son âge, mais il réussit quand même. La Vie était forte en lui. Une énergie positive qu'il n'avait jamais connue. Comme si le filon qu'ils suivaient était le plus riche jamais rencontré. Il arriva devant la planche du dernier saut juste avant que Columus ne saute. "Attends", lui cria-t-il, "ne saute pas". 

Columus le regarda avec un grand sourire et lui répondit : "Mon travail est terminé. Vous n'aurez plus jamais besoin de pilote. Suivez la crête en permanence et tout ira bien. Ne sens-tu pas la Vie ici ?"

Puis Columus dit au capitaine "Regarde derrière" et il sauta. Le capitaine était trop loin pour le retenir. Il fondit en larmes. Il aimait son pilote. Il le traitait comme son fils depuis si longtemps. Mais il se redressa. Il était le capitaine et la Navité7 comptait sur lui. Il regarda en bas mais on ne voyait déjà plus aucune trace de Columus, enseveli dans les sables et les tourbillons, une partie de ce courant si puissant de Vie qu'ils suivaient maintenant.

Puis il regarda derrière. Et il comprit. Il comprit ce qu'il écrirait dans son journal ce soir. Il comprit que Columus resterait a jamais le héros de cette Navité. Car au loin, derrière, au bas du versant abrupt de la dune, il vit une Navité immobile. Brisée. Morte. Puis une autre plus loin. Puis il en devina d'autres et il sut qu'ils en trouverait encore d'autres en avançant. Des Navités qui n'avaient pas eu la chance d'avoir un aussi bon pilote que Columus, le pilote qui avait osé briser le tabou. Pour le bien de sa Navité.

samedi 24 septembre 2016

Micro francophonie vraiment ?

Vive la micro francophonie. C'est pas tous les jours qu'on peut dire ça bien haut et fort. Merci à l'un de mes lecteurs (qui se reconnaîtra) pour avoir attiré mon attention sur cet article incontournable. 

Il s'agit donc du premier sommet de la micro francophonie, à Aigues-Mortes, pour rassembler les micro nations. En France on en compte une trentaine et près de 400 dans le monde, principalement anglophones  Le phénomène s'accélère. A Paris on a bien évidemment la République de Montmartre.

On devrait dire la microFrance à ne pas confondre avec la microfinance. On ne devrait parler de micro francophonie que s'il y avait d'autres pays, quoiqu'il y ait au moins celle de l'Arbézie localisée dans un hôtel entre la Suisse et la France profitant ainsi d'un flou diplomatique. 

Pour en savoir plus il y a Wikipedia et les sites internet de chacune de ces micro nations avec drapeau, emblème, hymne, monnaie, dirigeant et tous les autres symboles d'une nation proclamée indépendante mais reconnue par personne, surtout pas l'Etat qui les entoure ou dont ils sont issus. Pas grave, puisqu'ils se reconnaissent entre eux. Il y a un mensuel et un site internet. 



Vous noterez que tout cela ressemble étrangement à l'Organisation internationale de la Francophonie, l'OIF  dont on se demande parfois si ce n'est pas une micro organisation tant son image et ses actions sont difficiles à voir sans microscope. 

On attend avec impatience la déclaration finale du Sommet. À suivre sur Twitter #PAMF2016



Et on attend surtout d'autres micro nations mégalo-centrées. Car rien ne vous empêche d'en créer. Pourquoi pas après tout ?