mercredi 15 novembre 2017

Du temps de cerveau pour... une nouvelle sur les 40 ans du RER

Cette nouvelle est aussi publiée ici et vous pouvez voter pour elle ;) si le coeur et votre veste vous en dit assez. 
"Création réalisée dans le cadre du Prix Les 40 ans du RER"... C'est assez lisible ?




Au moment de partir au travail, à la course comme d'habitude, Jean décide de changer de veste. Il est déjà en retard et risque de rater le 7h14, mais c'est plus fort que lui. C'est vendredi aujourd'hui, non ? Pourquoi ne pas mettre une veste de couleur à la place de son éternel costume terne ? 

Ces derniers jours, il lui semble bien avoir vu quelques hommes porter des vestes colorées, comme des îles de bonheur dans un océan de grisaille. Pourquoi pas lui ? Il a justement une veste rouge, plutôt fuchsia, depuis sa rencontre avec...

Il s'ébroue. Ce n'est pas le moment de penser à elle. Elle ne reviendra pas. Elle le lui a dit très clairement.

Jean est maintenant dehors. Il marche vite pour essayer de rattraper un peu son retard. Il a fallu vider toutes ses poches, y faire le tri comme quand il était gamin, et les transvaser dans la nouvelle veste. Il a quand même gardé plusieurs trésors essentiels qu’il ne peut pas ne pas trimballer. La dernière lettre de Julie et ce petit caillou... Essentiels, vous dis-je.

En arrivant sur le quai du RER, il voit avec soulagement que son train a trois minutes de retard. Il ne le ratera pas. "Pour une fois que j'apprécie un retard", pense-t-il avec un grand sourire. Il se sent bien dans sa veste ce matin. Il a surpris quelques regards de femmes et d'hommes. Il a même vu un homme avec une jolie veste bleu électrique. Ils se sont souri. Complices.

Jean est debout dans le train, accroché à la barre. Il a le regard dans le vague. Lorsqu'il arrive à sa station favorite, celle où Julie est montée ce jour-là, il a un petit pincement au cœur. Comme à chaque fois. Aujourd'hui, le musicien est encore là. Cela fait presqu'une semaine qu'il le voit et qu’il entend cet air lancinant, joué avec une sorte de flûte, un instrument exotique dont il ne connait pas le nom. La musique entre dans le wagon par les portes ouvertes comme une bouffée d'air frais et reposant. Autour de lui, les visages se détendent.

Puis les portes se referment. Julie n'est pas montée. Il le savait, mais il n'a pas pu s'empêcher de l'imaginer, de l’espérer. Quelques notes de musique, elles, sont restées. Elle flottent longtemps, au-dessus des bruits habituels du wagon. Au prochain arrêt, la musique a (déjà ? enfin ?) disparu. Jean pense qu'il doit s'acheter aujourd'hui même une autre veste de couleur. N'en avoir qu'une n'est pas une solution.

C'est ce qu'il fait d'ailleurs, à l'heure du déjeuner. La jolie vendeuse lui fait remarquer que le rose lui irait bien. Il se décide. Elle sourit et lui confesse qu'il y a un regain d'activité sur les vestes de couleur depuis peu. Ils sont en rupture de stock sur le turquoise. Mais ils en auront la semaine prochaine. Jean en réserve une. Il ne sait pas pourquoi, mais il en a envie.

La journée de Jean se déroule comme dans un palais de délices mais il a hâte de rentrer. Et de repasser par cet arrêt. Le musicien est d’ailleurs toujours là et sa musique toujours aussi fascinante.
C'est le samedi soir, le lendemain, en rentrant de ses courses en ville qu'il voit Julie sur le quai. Elle donne une pièce au musicien. Elle est habillée en bleu étincelant. Exactement la même nuance que la veste qu'il vient d'acheter. Il a passé l’après-midi dans les boutiques de vêtements mais n'a réussi à trouver que deux vestes de couleur qui lui plaisaient. Rupture de stock partout.


Jean sort du RER et s'approche du musicien et de Julie. Elle lève les yeux et lui sourit. La musique est comme un cocon autour d’eux. Leurs yeux se rencontrent. Ça faisait si longtemps. Le musicien lève les yeux et sa flûte vers eux. Jean baigne dans la couleur et le bonheur. Mais n'est-ce pas la même chose ?

...

Le lundi suivant, Jean et Julie vont ensemble vers Paris, la main dans la main. Le musicien est parti, certainement vers une autre ligne. 


Mais cela n'a pas d'importance car presque tous les habitués de la ligne ont maintenant une veste de couleur.

vendredi 10 novembre 2017

Un auteur et des lectrices passionnés, ou passionnées, ou passionné.e.s

Les débats sont relancés dans la société, sur le rôle politique de la langue française, un rôle qu'il est évidemment impossible d'ignorer, même si pendant des années il a été oblitéré par des hommes soumis à la règle commune de l'Académie française, un classique d'immortels peuplé de bien peu d'immortelles.

Il y a cette pétition, celle de celles et ceux qui refusent que le masculin l'emporte sur le féminin. Une pétition initialement signée par 314 experts et expertes. Un clin d'oeil du français aux maths, et au genre de π, le rapport entre le périmètre d'un cercle et son diamètre, ou entre la longueur d'une orbite et son apogée (à quelques pouillèmes près).

En prônant la règle de proximité, ou celle de la majorité ou celle du choix sur la règle du masculin, ces professionnels de la langue osent enfin mettre en avant une aberration politique de notre système national. Ce qui est plus intelligent que la règle de l'écriture inclusive qui met d'ailleurs toujours le masculin en premier, suivi entre deux points du féminin, comme si c'était encore plus marqué. Que préférez-vous ?
- Un lecteur et mille lectrices fascinés par mon blog (la règle actuelle)
- Mille lectrices et un lecteur fascinées par mon blog (la règle de la majorité)
- Un lecteur et une lectrice fascinées par mon blog (la règle de la proximité)
- Mille et un.e lecteur.rice.s fasciné.e.s par mon blog (écriture inclusive si j'ai bien compris)
- Une lectrice et un lecteur fascinée par mon blog (la règle de mon choix, dans ce cas précis)

La règle du choix est de toute évidence la plus riche, la plus poétique et elle traduit au mieux les intentions de l'auteur. Elle passe un message explicite au lecteur, puisqu'après tout la langue ça sert à communiquer, donc à envoyer des signaux d'un endroit à un autre. Pourquoi ne pas se lancer et amener la langue à se plier aux volontés de ceux qui la pratiquent ?

J'ai donc signé cette pétition d'Eliane Viennot sur change.org, et je souhaite qu'elle soit signée par vous aussi, si vous le voulez bien. Elle est plus ouverte et notamment à la francophonie des coeurs, peu importe leur sexe. Et tant que vous y êtes, regardez l'une de ses conférences, sur la féminisation des titres. Pour clouer le bec aux hommes qui ne veulent pas entendre parler d'autrice, elle leur rappelle qu'auteur vient du latin autrix, par exemple.

Le pouvoir est le pouvoir, et il utilise toutes sortes d'armes pour s'installer, se renforcer, se maintenir ou s'obtenir par la force contre d'autres pouvoirs. Il n'y a pas que le harcèlement (sexuel ou moral) comme arme. La langue est un outil comme les autres, même si certains font profession d'entretenir, de peaufiner cet outil. Et l'outil - ou l'arme - ne doit jamais être vu comme indépendant de s personnes qui l'utilisent, pour leur compte ou pour le compte du pouvoir auquel ils sont affiliés, même inconsciemment. Ce genre de réflexion est donc particulièrement bienvenu. Comme une réaction positive au climat ambiant. Pourquoi se limiter à des critiques quand on peut agir soi-même ?

Il est bon de temps en temps que des intellectuels motivées agissent.

mardi 24 octobre 2017

Du temps de cerveau pour... une nouvelle tasse de café

C'est le matin et il pleut. "Il pleut encore" se dit Lucien. Il est toujours dans son lit et c'est le bruit de la pluie sur les vitres qui l'a réveillé, en même temps que le jour blafard de cette fin d'automne. Lucien n'est pas un lève-tard, mais ce matin, il prend un peu plus de temps que d'habitude pour sentir son corps bouger contre les draps. Pour s'étirer. Lucien est grand et quand il s'étire, ses pieds dépassent presque du matelas.

Aujourd'hui est un jour comme les autres pour Lucien. Son programme est immuable et comme fixé pour l'éternité.

Il va se lever, se doucher, se préparer, se fignoler. Puis il va sortir, marcher quelques centaines de mètres vers son bureau en empruntant toujours le même itinéraire. En chemin il s'arrêtera au bar du coin pour son café-croissant, il y lira le journal et les programmes du jour, discutera avec la serveuse et se réveillera vraiment. Ensuite il arrivera à son bureau, saluera ses collègues et s'installera à son poste de travail. A gauche, il y aura la pile de papiers à lire et à tamponner (ou non) et à droite la corbeille vide qui va se remplir progressivement. Il fera ses pauses obligatoires, rythmées comme le pas cadencé des militaires de l'Armée qui parcourent les rues. A chaque pause, un café. Il y en a trois en tout, ça lui fera cinq cafés dans la journée car à la pause de midi, il prendra un double après son repas à la cafétéria. Le soir, il sortira à l'heure précise où il doit sortir et il rentrera directement chez lui par le même chemin, pour dîner avec son doggy-bag du midi et il regardera les programmes de la Tri-télé.

Lucien aime son travail et la routine qu'il y trouve. Il travaille tous les jours. Comme la plupart de ses collègues, il ne prend jamais de repos ni de jour de congé. A quoi bon ? Qu'y aurait-il d'autre à faire ? Un jour par semaine - mais pas aujourd'hui - il s'arrête au supermarché du coin et achète les produits nécessaires à sa vie quotidienne. Un supermarché entièrement automatisé. Il ne manque de rien. Il est heureux.

Lucien se lève enfin. Il a peut-être pris quelques minutes de retard, mais ce n'est pas grave. Ça lui a fait du bien. Il lira un peu moins longtemps le journal ce matin. De toutes façons les nouvelles sont toujours les mêmes. La Guerre continue et l'Armée progresse. Tout va toujours bien.

Lucien s'habille. Dans un grand élan d'originalité, il a fermé les yeux au moment de tirer au hasard un foulard de son tiroir. C'est un foulard vert qui est sorti. Il le regarde un instant avec surprise, mais c'est comme ça. Quand le foulard est tiré, il faut le mettre. L'originalité n'est pas une caractéristique de Lucien, ni de son époque d'ailleurs. Il ne se souvient plus de la dernière fois où il l'a mis. Il ne se souvient même plus d'en avoir un de cette couleur. Mais un tirage est un tirage. Il le met autour de son cou et le noue comme il se doit, comme il en a le droit, compte tenu de son statut.

Lucien est dehors et marche dans la rue. La pluie s'est arrêtée, comme il convient, pour ne pas gêner la circulation. Il y a 225 pas jusqu'à son bar habituel en moyenne. Ce matin, peut-être que Lucien est un peu plus allègre que d'habitude car il n'a besoin que de 219 pas. Presque un record, se dit-il. Il entre dans le café.

Il y a un attroupement devant le comptoir. La serveuse a une conversation agitée avec un homme en tenue de réparateur, et la machine à café gît béante à sa place, ses entrailles offertes de manière indécente au regard de Lucien. Des pièces jonchent le comptoir. Lucien comprend tout de suite qu'il y a un problème. Mais Lucien n'aime pas les problèmes. Il ne reste que quelques instants dans le bar et ressort. Il se passera de son café ce matin, tant pis. Il n'y a en effet aucun autre bar sur son chemin.

Lucien marche encore une centaine de pas et arrive à un croisement. Son estomac gargouille. Il est pris d'une envie irrésistible de café-croissant. Il ne tiendra jamais jusqu'à sa première pause.

Alors Lucien tourne à droite au lieu de continuer tout droit. Il va chercher un autre bar. Il en a trop besoin, trop envie. Il rajuste le noeud de son foulard et marche bravement en terre inconnue. Il sait que le plan de la Ville est rectangulaire et qu'il pourra toujours retrouver sa route.

Lucien marche mais ne voit aucun bar. Il ne demande évidemment rien aux rares passants pressés qu'il croise. Ce serait tellement incongru. Il tourne plusieurs fois mais n'aperçoit rien. Il commence à s'inquiéter. Il est impossible qu'il n'y ait qu'un seul bar dans son quartier.

Lucien s'arrête soudain au milieu du trottoir. Il n'a rien vu mais il vient de sentir l'odeur du café. Il tourne lentement sur lui-même. Juste derrière lui, il y a un bar. Un bar très petit. Comment ne l'a-t-il pas remarqué en passant devant. En tous cas, c'est bien d'ici que vient l'odeur de café. Lucien regarde autour de lui. Personne. Il se décide et entre dans le bar.

Le bar est effectivement très exigu. Il n'y a la place que pour le comptoir et une table avec deux chaises. Aucun client. Derrière le comptoir, une serveuse le regarde en essuyant une tasse. Lucien sursaute. On dirait la même serveuse, et pourtant elle semble très différente. Comme s'il s'agissait de deux soeurs jumelles, celle-ci semblant pourtant beaucoup plus... éveillée ? nature ? pétillante ? Lucien hésite, mais la serveuse lui parle déjà :

- Bonjour Monsieur.
- Bonjour.
- Que puis-je faire pour vous, Monsieur ?
- Un café et un croissant, s'il vous plaît.
- Ca marche !

Lucien sourit. Le ton joyeux de la serveuse le rassure. Tout est normal ici. Peut-être même mieux que dans son café habituel. Plus intime, aussi. Il se détend. Le journal est plié soigneusement sur le bar, comme il se doit. Il le prend et commence à le lire en attendant son café-croissant.

Mais il a un sursaut en regardant la première page. On y parle de la Guerre, évidemment, mais les nouvelles ne sont pas bonnes. L'Armée perd du terrain et la Ville est même menacée d'invasion par l'Ennemi. Lucien est fasciné. Jamais il n'a lu de telles nouvelles. Et sans prévenir, comme ça ? Du jour au lendemain ? Il ouvre et lit les pages intérieures. C'est incroyable. Tant de détails, pourtant réputés secrets sur les mouvements de troupes. Et aucune bonne nouvelle. Et pas de programme de Tri-télé !

- Votre café va refroidir, Monsieur.

La voix de la serveuse l'a fait sortir de sa transe. Il s'ébroue, murmure quelques sons incompréhensibles, même pour lui et boit une gorgée de café. Il écarquille les yeux. Le café est fort. Et bon. Bon comme doit l'être un rêve de café. La serveuse le regarde en souriant.

- Merci mademoiselle. Votre café est très bon.
- Merci Monsieur. Votre croissant aussi va refroidir.

Lucien regarde le croissant. Il est parfaitement doré. Il en mord une corne. Puis il enchaîne avec une autre gorgée de café. Sublime ! Un délice parfait. Pendant quelques instants, Lucien n'est plus que la somme de ses cinq sens en dévorant ce petit-déjeuner parfait. Même le bruit du croissant qui se brise sous ses dents est doux comme le contact de ses draps sur son corps le matin.

Lucien a fini. Il se sent rajeuni et plein d'une énergie fantastique. La serveuse le regarde toujours. Aucun autre client n'est rentré.

- Je vous offre un autre café, Monsieur ? C'est sur la maison.
- Volontiers, mademoiselle. Merci.

La serveuse s'affaire. Elle a pris sa tasse, sa soucoupe et sa cuillère et les lave. Il réalise alors qu'il n'y pas d'autre tasse. Puis elle prépare le café. Elle lui tourne le dos et Lucien la regarde. Il sent s'éveiller en lui un désir incontrôlable.

Lorsqu'elle se retourne, avec la tasse pleine à la main, elle arbore un sourire encore plus large qu'auparavant. Lucien ne peut détacher ses yeux de la serveuse. C'est comme s'il la voyait tout entière à la fois, du haut en bas.

- Attention, c'est chaud, Monsieur.
- Merci mademoiselle.

Lucien et la serveuse se regardent. Ils n'ont échangé que quelques mots banals, mais Lucien sait que quelque chose d'extraordinaire s'est passé. Il ne veut plus partir du bar. Il se sent bien ici. Alors il commence à parler à la serveuse. Ils discutent longtemps. Leur conversation est à la fois très délicate et très animée, comme si le temps allait les rattraper. Lucien ne saura plus jamais ce qu'ils se sont dit pendant cette rencontre, ni elle.

Puis l'horloge derrière le bar sonne l'heure juste. L'heure où je dois être au bureau, se dit Lucien en souriant. Mais ils continuent à parler. Au fond de lui, loin, très loin, Lucien sait qu'il contrevient à la Loi. Une absence injustifiée au travail est quelque chose d'absolument inimaginable. Il n'a manqué qu'un seul jour dans sa vie, lorsqu'il avait été trop malade pour bouger, mais il avait prévenu. Etrangement Lucien n'a pas peur. Il ne se sent pas coupable. Il est tellement bien ici. Avec elle. Et elle aussi a l'air de se sentir parfaitement bien.

Lucien sait que cela ne peut pas durer. Il va falloir qu'il réintègre la société. Ou alors l'Armée va venir le chercher. Nous sommes tous si faciles à localiser, pense-t-il. Normalement, en quelques heures, n'importe quel fugitif est récupéré. Mais Lucien s'en fiche. Il est tellement heureux ici, lui qui croyait avoir été heureux avant.

Puis il a une pensée qui le glace. S'ils viennent ici le chercher, ils trouveront aussi le journal. Il a compris depuis longtemps que ce journal était différent du journal habituel. Que sa vérité était d'une autre nature que la vérité officielle. Ils seront alors furieux et arrêteront aussi la serveuse. Il ne veut de cela à aucun prix. Il veut la protéger. Maintenant et tout le temps. Pour toujours. Il le dit à la serveuse et celle-ci éclate d'un rire cristallin.

- Nous ne risquons rien, Lucien.
- Tu est sûre, Léa ?
- Oui. Ici nous somme protégés. Regarde.

Lucien suit du regard la direction qu'elle indique. La rue. La rue, qui est maintenant noire de monde. On voit des militaires passer en grappes. Mais personne ne regarde le bar.

- Nous sommes invisibles, tu sais ?
- Invisibles ? Mais comment ?
- Je ne sais pas, mais nous le sommes.
- Mais moi, dit Lucien, j'ai bien vu le bar, non ?
- Toi, ce n'est pas pareil. En plus, tu l'as senti.

Elle sourit. Lucien aussi. Léa sort alors de derrière son comptoir et vient se placer devant lui. Tout près. Elle défait tranquillement le noeud pourtant complexe du foulard vert et Lucien se sent soudain un autre homme. Ils s'embrassent. Longuement. Tendrement et fougueusement. Lucien s'enivre de son odeur. Ils font l'amour sur le sol même du bar, entièrement nus.

Lucien ne sortira plus du bar. Ils seront la plupart du temps tous les deux derrière le comptoir, à laver et relaver l'unique tasse en discutant de tout et de rien. Des livraisons auront lieu puisqu'une fois par semaine, l'arrière boutique sera ré-approvisionnée pendant la nuit, alors qu'ils dormiront dans la petite chambre au-dessus du bar. Chaque matin, le journal arrivera. Un journal qui raconte la vraie Guerre, celle que son pays est en train de perdre. Ils suivront l'avancée des troupes, tout en sachant que les autres croient à la stabilité de la bataille.

Lucien et Léa savent que le jour viendra où les Ennemis déferleront sur la Ville. Mais ils s'en fichent. Ils sont dans leur petit nid, à l'écart de tous. Et il n'y a aucune raison que cela change, non ?

lundi 23 octobre 2017

Harcèlement, et plus si agrossièretés

(Parenthèse)
Agrossièretés : équivalent d'affinités lorsqu'il n'y a pas de consentement mutuel entre les parties concernées
(Fin de parenthèse)

Un petit billet pour un gros sujet, en pleine actualité depuis les révélations par un journaliste et un média indépendant de l'affaire Harvey Weinstein. Tout le monde y va de son témoignage, de son #hashtag et de son point de vue. Alors moi aussi je vous le donne, mon point de vue.

(Parenthèse)
Je me considère comme un humain, respectueux des autres humains. De leur avis, de leur consentement, de leur situation, de leurs forces et de leurs faiblesses. Un humain de sexe masculin, n'aimant pas la violence, sauf quand il faut lui répondre, et encore, tout dépend comment. Un homme respectueux des femmes.
(Fin de parenthèse)

Comme beaucoup de gens j'ai été et reste choqué par de telles affaires. Mais être choqué ne suffit pas. Il faut agir. En tous temps et en toutes circonstances contre la barbarie.

(Parenthèse)
La barbarie c'est un peu l'inverse de la civilisation. Mais ici on ne parle pas de guerre de civilisation (lire à ce propos le dernier Astérix, ou plutôt le dernier Obélix). On parle de barbares, par opposition aux civilisés, ceux qui savent où ils sont, qui savent dans quel monde ils vivent et qui savent mesurer leur action à l'aune de la société dans laquelle ils vivent. Même les révolutionnaires et autres extrémistes peuvent être civilisés, et même les plus hauts dignitaires peuvent être barbares. Une question de maîtrise, pas d'ignare.
(Fin de parenthèse)

Dans notre société on a souvent tendance à dévaloriser des actes choquants. Soit parce qu'on n'en parle pas du tout (la fameuse omettra sur certains sujets, comme avant l'éclatement de l'affaire Weinstein, alors que petit-à-petit beaucoup de stars reconnaissent avoir su et couvert, par peur ou complicité), soit parce qu'on utilise des mots qui minimisent (incivilités ? comportements douteux ? surtout pas viol en tous cas) soit parce qu'on les accepte comme normaux et tant pis pour celles (surtout celles) qui ne le supportent pas. Le choix des mots est important. Comme celui de porc.

(Parenthèse)
A propos du #hashtag contenant le porc, la division des opinions est ridicule. J'entendais le bellâtre BHL refuser qu'on compare l'être humain à un animal. Une philosophie de l'anthropomorphisme qui est mal comprise, puisqu'on parle ici de comportements et pas d'individus. Certains, germanophones, rappellent que Weinstein aurait dû s'appeler Schweinstein pour être réellement un porc. Moi, par exemple, quand je passe dans la rue à côté d'un mec qui pisse contre un mur ou une voiture au mépris des autres, je fais exprès d'aboyer comme un chien ; en général le mec se retourne ou se pisse un peu dessus et proteste, mais il ne peut pas bouger car il a les mains prises :) Voilà typiquement un comportement animal. Pour revenir au porc, le porc est en fait la viande du cochon. Il ne faut pas confondre la chair avec le territoire.
(Fin de parenthèse)

Je suis dégoûté par ce type de comportement qui marque la victoire de l'ego sur les autres, la victoire du mépris sur le respect, une des valeurs cardinales de notre société au sens large. Je crois savoir faire la différence, mais est-ce vrai ? entre le plaisir de plaire et l'attaque des autres. Ce n'est pas une question de force ou de faiblesse, même si les relations de pouvoir enveniment les choses dans le milieu professionnel ou familial, car dans la rue ou dans un lieu public toute remarque est choquante. Le consentement est pourtant facile à obtenir. Il est plus difficile à conserver. Savoir qu'on peut entamer une conversation, l'arrêter si refus, se contenter d'un sourire ou passer à une autre étape, demande en fait un qualité supplémentaire au respect : l'écoute de l'autre. L'écoute active pour identifier les réactions et décider ensuite quoi faire. Ne pas écouter, c'est traiter l'autre comme un être sans intérêt, inférieur ou autre.

Un homme moderne, aujourd'hui, sait s'il peut aller plus loin. Ou du moins, il y pense et essaye de savoir. Ce n'est pas toujours facile, car les comportements sont souvent différents d'une culture à l'autre. Un regard qui enclenche un sourire ici peut déclencher un procès ou pire ailleurs. 

Comment alors passer ce message de respect aux autres ?

Envers ceux qui, machos ou connards, se comportent comme Harvey et assument, il n'y a pas beaucoup de réponses possibles. Sur le moment, plutôt que de les insulter ou de rire d'un air goguenard, je propose d'appliquer la méthode "aboiement envers les pisseurs de rue". Aboyer est une solution facile pour tout un chacun, ou alors imiter le grognement du cochon, mais c'est plus difficile.

Envers ceux qui le font mais qui en ont un peu honte, il faut enfoncer le clou et discuter. Les hommes doivent le faire, sinon ils deviennent complices "par omission" comme disent les cathos.

Et puis, il y a les autres, les hommes normaux, sans histoires, mais qui n'osent pas réagir ou qui ne savent plus comment aborder une femme sans se faire attaquer. A ceux-là, je dis de montrer par leurs yeux, leurs paroles et leurs gestes le respect dans lequel ils tiennent tous les autres, hommes et femmes compris. Libres à eux, alors, une fois les consentements mutuels échangés - avec ou sans alliance et même pour un moment - libre à eux de pratiquer tout ce qu'ils désirent, puisque tous les goûts sont dans la nature entre adultes qu'on s'entend à dire consentants.

L'intérêt de cette séquence harcèlement est qu'elle offre une (petite) chance de faire évoluer les comportements. A nous de nous en saisir tant qu'elle occupe les Unes. Et tant pis pour les trolls de la vie réelle, dont j'attend, ici sur ce blog, les réactions outrées comme des vessies pleines de bave.


mercredi 11 octobre 2017

La Catalogne macronnienne ?

En même temps... Ça vous dit quelque chose ? C'est une des formules de Macron les plus utilisées par lui mais aussi l'une des plus critiquées. En même temps de droite et de gauche, chèvre et chou et le loup avec. Une manière de définir le centre, le compromis tout en n'étant pas ressenti comme une mollesse. Une posture délicate, à vérifier lors de chaque prise de décisions, de chaque conflit.

La Catalogne est pour l'heure dans cette situation : un référendum réussi pour l'indépendance, sans obtenir toutefois 50% des exprimés par rapport aux inscrits, et contesté dans sa légalité par le gouvernement espagnol ; une déclaration du premier ministre catalan qui déclare (peut-être) l'indépendance, mais qui la suspend au bout de 8 secondes ; une signature réelle et virtuelle à la fois par on ne sait pas qui ; le gouvernement espagnol qui demande une clarification. Si même eux n'ont pas compris...

Le chat de Schrödinger est à la fois vivant et mort, jusqu'à ce qu'on ouvre la boîte (de Pandore) pour vérifier. To be and/or not to be. Être indépendant ou ne pas l'être, en même temps. On ne peut suspendre que ce qui existe déjà, comme beaucoup d'experts l'ont noté. On en est où alors ? Profitons de ce moment magique pour noter que la zone de flou où est la Catalogne à cette heure est un moment unique dans l'histoire de l'Union européenne. C'est un sujet sérieux, traité par certain et par les humoristes habituels d'Internet avec une mauvaise fois patente.

Heureusement, il y a le foot. La France est qualifiée pour le Mondial de Russie et pourrait même se retrouver tête de série (on le saura lundi prochain). L'Espagne aussi et même Messi (qui a sauvé l'Argentine in extrémis à lui tout seul) le représentant officiel de Barcelone. Au moins, au foot, on est éliminé ou sélectionné. Les matchs nuls n'existent pas dans les compétitions à élimination directe. Le en même temps est inexistant, inexistemps même, dirai-je.

On est très loin du Brexit qui a marqué une fracture pour ou contre l'Union européenne. Si l'Ecosse entretient des velléités de rester dans l'UE, il se passera le même phénomène, mais personne ne sait si ce moment viendra. L'Espagne et la Catalogne sont toutes les deux des contrées pro-Europe. C'est une situation radicalement différente, pas comme si Hénin-Beaumont demandait son indépendance non plus.

Alors, il est urgent d'attendre. Mais ça n'empêche pas de se préparer à un joyeux bordel dans l'arène espagnole (notez que les corridas sont maintenant interdites en Catalogne, suite à un vote local, mais que cette loi n'est pas reconnue par l'Espagne, même pour la Catalogne)... C'est compliqué l'autonomie régionale, non ?